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Dans les années 80, il n’y avait pas d’ordinateur à la maison, pas d’internet, pas de téléphone portable non plus, même pas de téléphone fixe pour tout le monde, pas de jeux vidéos, mais il y avait la télé ! Pas de TNT ni de câble encore, juste 3 chaînes. Mais le sacro-saint programme était vu par toute la famille : le film du dimanche soir sur la une était incontournable, celui du mardi soir aussi.


 

Ce mardi-là, toute la famille était excitée à l’idée de voir un inédit d’Alfred Hitchcock. Mais en attendant, l’heure n’était pas encore au repos et à la détente ! Quoique…


 

Le papa potassait tranquillement son journal sportif assis sur son canapé avec la télévision allumée en fond sonore, dans le salon. Les autres membres de la famille étaient concentrés dans la grande cuisine : maman avait le nez dans les casseroles et surveillait à la fois la soupe qui cuisait et le gratin de macaronis dans le four ; ses deux enfants Michel âgé de 13 ans et Julie âgée de 15 ans, faisaient leurs devoirs face à face, sur une partie de la table de cuisine ; mamie habitait l’appartement du dessous mais venait souvent manger avec eux depuis quelques mois, depuis que papy n’était plus là, et feuilletait son « nous deux » tranquillement assise près du radiateur. Cette famille était une famille comme il en existait beaucoup. Ils vivaient dans un 4 pièces de 70 m² modeste mais confortable.


 

Lassée de sa lecture, mamie proposa de l’aide à sa fille, qui refusa comme d’habitude, car la cuisine c’était son domaine. Elle s’approcha alors de la table et jeta un œil curieux sur les devoirs de ses petits enfants : Julie était plongée dans un problème de mathématique et dessinait des schémas incompréhensibles pour la pauvre mamie.


- A quoi ça sert les mathématiques si on vous donne une calculatrice ? Hein dis-moi ? Moi, de mon temps, on faisait tout à la main ! Ha, je m’en suis coltinée des problèmes de baignoires qui fuyaient… Et puis, j’étais la meilleure en calcul mental ! Rajouta-t-elle toute fière.
 

- Les problèmes de baignoires qui fuient, à part si on veut devenir plombier, ça ne sert pas à grand-chose, se moqua Michel. Et encore, tu changes la baignoire, et quand arrive la facture d’eau, tu paies et puis c’est tout !
 

- Et vos problèmes à vous, ils servent à quelque chose ? Regarde-moi ça, y’a des « x » de partout ! lança-t-elle en montrant l’exercice.
 

- Ecoute mamie, dans la vie parfois, il ne faut pas se poser de questions ! On me dit de calculer, je calcule, point !

Julie avait l’intention de finir tranquillement ses devoirs sans se disputer avec sa grand-mère, qu’elle aimait beaucoup d’ailleurs, mais qui était souvent très « vieux jeu ».


Celle-ci, sentant qu’elle n’aurait pas le dessus, se détourna légèrement pour jeter un œil sur le devoir de Michel ; lui aussi dessinait, mais pour une autre matière : la science.


Penchant légèrement la tête, elle essaya de comprendre ce que pouvait bien représenter cet amas de lignes courbes, et lorsque celui-ci commença à écrire un titre, elle articula lentement et tout haut : "SCHE-MA-DU-CLI-TO-RIS".


- C’est quoi un clitoris ? demanda-t-elle naïvement en regardant son petit fils et en remontant le bout de ses lunettes.

Julie leva instantanément le nez de son devoir pour lorgner sur celui de son frère, Maman se raidit et se retourna d’un coup pour voir ce que dessinait son fils, et Michel regarda goguenard sa grand-mère, se demandant s’il avait bien entendu.


-  Ben, d’après toi ? Renchérit-il, incrédule.

-  Ben quoi d’après toi ? Si je te demande, c’est que je ne sais pas !

-  Non mais, vraiment, tu ne sais pas ce que c’est ?

- Non, je ne sais pas, si je te le demande ! C’est un monde ça, quand même ! Tu sais ce que c’est toi ? reprit-elle en espérant un soutien de sa fille.

Celle-ci, se sentant piégée, se retourna vers sa cuisinière en lançant un vague « oh moi, ça fait longtemps que j’ai quitté l’école ! ».


- Alors, tu vois ! Et toi, tu sais ce que c’est, je suppose ? lance-t-elle à nouveau, vers Julie cette fois-ci.

Guère plus courageuse que la maman, elle baissa son nez sur son devoir et répondit vaguement « oui, oui…. Heu, alors où j’en étais moi ? Racine carrée de… ».


L’exaspération de la mamie fut à son comble lorsqu’elle vit que Michel, affalé sur la table, la tête cachée dans son bras gauche, était pris d’un fou-rire ! Car pour lui, entre la tête de la mamie, et les dérobades de sa mère et de sa sœur, c’était le comble !


Sa sœur avait recommencé 3 fois son calcul, sans parvenir au résultat, déconcentrée par son frère qu’elle lorgnait du coin de l’œil, pinçant les lèvres pour ne pas rire elle aussi.


- Alors, tu vas me le dire qu’est-ce que c’est et à quoi ça sert ton clitoris ? Insiste lourdement la mamie en fixant Michel dans les yeux. Elle mit même sa main sur la sienne, ce qui signifiait qu’elle ne le lâcherait pas avant d’avoir sa réponse.

 

Comment une soirée qui s’annonçait tranquille pouvait parfois dégénérer ! Le petit Michel savait qu’il y avait des sujets qu’il valait mieux éviter : la politique tout d’abord. Maman était de gauche, Mamie de droite, et pour Papa les politiciens étaient tous des pourris, bons qu’à s’en mettre plein les poches ! Il se rappelait d’une soirée où il avait eu la mauvaise idée de poser une question bien innocente pourtant « Pour qui tu vas voter Mamie ? ». Cela avait dégénéré en disputes et éclats de voix, chacun avait son mot à dire et personne ne voulait capituler. Il valait mieux éviter ce genre de discussion pour « la paix des ménages ».


Le second sujet totalement tabou qu’il ne fallait absolument pas aborder était la sexualité. Lorsqu’avec sa grande sœur, ils avaient posé la question de « comment on fait les enfants ? » le papa avait prétexté être trop occupé et les avait renvoyés vers leur mère, qui les avaient à son tour, renvoyés vers leur père. Quant aux grands parents, ils avaient répondu avoir perdu la recette !


Michel était perdu dans ses réflexions : oh làlà là là ! Moi qui faisais mes devoirs tranquillement, je vais avoir droit à « qu’est-ce qu’on vous apprend à l’école ? » et « Tout ça c’est la faute au gouvernement ! »… Les discutions allaient durer des heures, et adieu la soirée tranquille devant un bon film ! Si la situation était cocasse, le dénouement risquait de l’être moins. Deux sujets à éviter pour le prix d’un, il n’avait plus du tout envie de rire !


Et tous ces yeux tournés vers lui : maman légèrement penchée qui le fusillait du regard, Julie en avait oublié son calcul et le regardait la bouche ouverte, et mamie s’impatientait :


-  Alors ????????????

- Et bien… et bien… marmonna-t-il en regardant son dessin à nouveau. C’est… une sorte d’orchidée qui pousse en haute montagne !

Puis avec un peu plus d’assurance :


-  Dans les Hautes Alpes ! Oh, tu ne risques pas d’en rencontrer…

-  Et bien, t’as besoin de faire ton mystérieux, tu ne peux pas le dire ? Mon dieu que c’est bête les gamins des fois, mon dieu que c’est bête ! Et se levant et s’éloignant « Je vais mettre la table, tiens… Mon dieu que c’est bête à cet âge-là ! ».

 

Elle ne vit ni le large sourire de sa fille qui était retournée à ses fourneaux, soulagée du dénouement de cet épisode familial, ni celui de Julie qui réprimait un fou-rire à grand peine, le nez dans son cahier, tout en faisant un clin d’œil à son frère. Celui-ci, pas peu fier de son exploit, en rajoutait une couche en murmurant à sa sœur "hein qu’elle est belle ma p’tite orchidée, hein ?".

 

Tag(s) : #Raconte moi une histoire...
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